De la case entrée à la case associé : le parcours d’un entrepreneur à la Forge

Intégrer La Forge, c’est bien… mais concrètement, ça fait quoi ? Et y travailler, ça change quoi ? Réponse avec un cas pratique : l’exemple de Jeanne, qui décide de lancer son activité de webdesign via la coopérative. Nous la suivons pas à pas, de son entrée dans les lieux à ses premiers mois d’entrepreneure salariée.

5 novembre : il fait gris, il fait froid, mais Jeanne bouillonne : cette fois, c’est décidé, elle se lance ! Demandeuse d’emploi depuis la fin de son dernier CDD comme conceptrice de site web, il y a six mois, elle va créer son activité spécialisée dans la création de sites web.

6 novembre : Jeanne se demande juste comment faire. La création d’entreprise, elle n’y connaît pas grand chose. Le juridique, la comptabilité, ce n’est pas son fort. Elle aimerait aussi être conseillée, pouvoir échanger avec d’autres porteurs de projet, disposer ponctuellement d’un espace de travail pas trop loin de chez elle, à Plaisir… Ses recherches l’amènent à découvrir les coopératives d’activités et d’emploi (CAE). Des sortes de collectifs d’entrepreneurs qui, en plus, transforment les factures en salaire… Y en a-t-il dans les Yvelines ? Il y a La Forge, à La Verrière.

 

« La Forge, ou l’art subtil de créer son activité sans créer sa boîte. » Intrigant… Jeanne appelle.

25 novembre : rendez-vous à 14h au siège de la CAE avec Laurent Thuvignon, le gérant, pour un premier contact. Elle présente son projet, Laurent celui de la CAE : accompagnement individuel et vie coopérative, aide à la facturation et aux démarches administratives et comptables, paiement en salaire, moyennant une commission de 10% sur le chiffre d’affaires hors taxe… « Nous ne sommes pas une société de portage salarial, prévient Laurent Thuvignon, mais une entreprise dont l’objet est l’accompagnement et l’hébergement des entrepreneurs. Surtout, nous portons un projet politique, axé sur la coopération et la défense du salariat, donc du régime général de la Sécurité sociale. » Le ton est clair. Il y a de l’émulation et de la solidarité dans l’air, Jeanne adhère.

15 décembre : c’est officiel, Jeanne intègre La Forge ! Certains arrivent ici avec une activité déjà bien engagée et un chiffre d’affaires ; son projet à elle en est aux prémisses, elle a donc signé un Contrat d’appui au projet d’entreprise (CAPE), qui tient lieu de convention entre les porteurs de projet et les structures d’appui qui les accompagnent. Elle a un an pour lancer son activité… C’est parti !

5 janvier : c’est l’heure de la mensuelle, comme tous les premiers mardis du mois. Cette réunion, à laquelle tous les entrepreneurs sont conviés, est l’occasion de faire le point sur les actus de chacun-e et celles de la structure, de faire des annonces, de boire un café. La parole est libre, l’ambiance conviviale mais studieuse. Jeanne rencontre les autres Forgeron-ne-s : coachs, formatrices, couturier, luthier, développeur web, concepteur d’outils coopératifs, commerciale… La Forge en compte à ce jour une vingtaine, dont une quinzaine de salariés. Tous sont logés à la même enseigne, qu’ils soient en CAPE ou déjà rémunérés, en équivalent temps partiel ou temps plein : ce sont « les ES », les entrepreneurs salariés.

30 janvier : la jeune ES a déjà planché sur son positionnement et les types de client qu’elle va cibler. Il lui faut à présent étudier le marché, fixer son tarif, réfléchir à son identité de marque, se constituer un réseau, démarcher… pas évident de savoir par où commencer ! C’est pour cela qu’elle est venue à l’atelier de co-développement, organisé aujourd’hui à la CAE. Au cours de ce temps d’échange entre ES, chacun présente ses préoccupations du moment – trouver son nom de marque, organiser son activité, articuler vie professionnelle et vie familiale… . et bénéficie de l’écoute bienveillante du groupe. Puis on trouve, pour chacun, des pistes d’amélioration. Mine de rien, c’est incroyablement productif ! Jeanne repart avec les idées claires et des enjeux prioritaires.

Février : elle a trouvé son rythme. Un jour par semaine, son ordi sous le bras, elle vient travailler au sein de l’espace de coworking. Souvent, elle croise d’autres ES et échange avec eux nouvelles, conseils ou idées. Ca permet aussi de se co-booster quand il y a une petite baisse d’activité (ou de moral, c’est souvent lié). Côté outils mutualisés, Jeanne a bien pris en main Crabgrass, la plateforme web d’échange entre Forgerons, sur laquelle sont postés des infos et documents ressources. Elle vient d’y repérer un atelier « techniques de prospection en B2B », bientôt proposé par une ES commerciale. Ca lui sera bien utile pour décrocher ses premiers rendez-vous…

12 février : forte de son nouveau nom de marche et de son pitch désormais bien rodé, Jeanne a convaincu des prospects. Elle a appris à faire un devis et… ça a marché : l’un d’eux vient d’être accepté ! La voilà investie d’une mission pour une fédération d’associations : elle a un mois pour lui livrer un site web. Entre son activité proprement dite et ses démarches d’entrepreneure, elle n’oublie pas son rendez-vous mensuel d’accompagnement, au cours duquel Laurent et elle font le point sur l’avancée de son projet, répondent à des questions pratiques et définissent une feuille de route.

15 mars : sa prestation est terminée, sa note de frais rédigée, sa première facture envoyée. Et une deuxième mission qui vient de tomber ! De quoi commencer à alimenter son « compte personnel » à la Forge. Comme chaque ES, Jeanne dispose en effet d’un compte dédié, sur lequel sont versés ses paiements, afin de constituer une « réserve » en chiffre d’affaires. Lorsque cette réserve sera suffisante pour dégager un revenu mensuel et anticiper d’éventuels accidents de parcours (baisse d’activité, perte d’un client régulier…), et au moment jugé le plus opportun selon sa situation personnelle, le gérant et elle décideront du déclenchement d’un salaire. En général, ce passage de cap se fait trois à huit mois après l’entrée dans la coopérative. Jeanne va encore devoir batailler pour atteindre le Saint Graal du Salaire Mensuel… Go go go !

28 mai : quelques nouvelles commandes, son premier client qui souhaite des mises à jour régulières du site… De quoi rassurer sur la pertinence du positionnement de Jeanne et permettre une visibilité de son activité. Laurent et elle l’ont décidé : elle touchera son premier salaire le mois prochain. Le calcul du salaire est adapté à chacun et le montage, s’il peut sembler complexe, répond à des règles simples :

remuneration entrepreneur salarié

Ainsi, tous les mois, après prélèvement de la commission de 10% due à la CAE, remboursement des frais et déduction des charges, La Forge versera à Jeanne un salaire de 1 100 euros net. Ce n’est pas énorme, mais c’est déjà pour elle une grande satisfaction. Par la suite, ils pourront bien sûr le revoir à la hausse si son business cartonne ! Coopérative et ES ont donc signé un CESA (le CDI des CAE)… et voilà Jeanne à la fois entrepreneure et salariée.

5 novembre : déjà un an que Jeanne est entrée à La Forge. Son activité se maintient. Elle s’est rapprochée d’autres ES ayant des compétences complémentaires aux siennes, ils envisagent de créer une marque collective. La webdesigneuse espère que cela lui permettra de démarcher de nouveaux clients, car sa fédération d’associations a décidé d’internaliser la gestion du site web…

Ce n’est pas toujours facile, mais Jeanne savoure de pouvoir vivre de son activité, en toute autonomie, tout en étant membre active d’un collectif. Sociétaire de la CAE depuis qu’elle en est salariée, elle prend part à toutes les décisions relatives à la gouvernance, aux orientations stratégiques, au recrutement d’un comptable ou encore à l’organisation des locaux. Bref, elle a la sensation de porter un projet commun et humain. Et de travailler à la construction  d’une entreprise et d’une vie qui a du sens.

Cécile Couturier

Avertissement : Jeanne est un personnage purement fictif. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite… ou presque.